Conférence sur le droit du travail en Algérie: allocution d’ouverture de Mohcine Belabbas, président du RCD

Mesdames et messieurs

Honorables invités,

Chers ami (e) s

Bonjour,

Cette conférence nationale sur le droit du travail intervient en plein rentrée sociale. Hasard de calendrier pour un parti qui a eu un programme chargé durant ces deux dernières années, notamment, avec notre congrès national du mois de février, le congrès des jeunes progressistes, structure affiliée au RCD, l’initiative de la mise en place d’une instance nord-africaine des partis progressistes et différents rendez-vous électoraux . En tout cas, c’est une bienheureuse coïncidence, puisqu’il n’y a pas meilleur moment que la rentrée sociale pour débattre de la problématique du travail et de la vie sociale.

La crise financière qui étouffe le pays depuis deux ans et ses conséquences dramatiques sur le monde du travail et les catégories sociales vulnérables est aussi une opportunité pour débattre de ce dossier qui est resté longtemps confiné dans des commissions désignées et régentées par les pouvoirs publics. Le statut général du travailleur (SGT) de 1978 étant largement tombé en désuétude, la promulgation de lois libérales dans les années 1990 qui pouvait permettre l’implication de l’ensemble des acteurs économiques et sociaux pour repenser le droit du travail dans l’optique de la construction d’une économie performante et d’une justice sociale qui propulsent le pays vers des horizons plus sûrs n’a été suivie que de peu d’effets.

Les raisons tiennent à la fois de la persistance voire du renforcement de l’Etat autoritariste qu’autorise la manipulation  de la rente pétrolière, de la faiblesse de la représentation syndicale et, probablement, d’une mondialisation vécue comme un fardeau du fait même de la nature de notre économie. Aujourd’hui, la crainte de l’avenir ne s’est jamais fait autant ressentir. De plus en plus de personnes perdent leur emploi, de plus en plus d’entreprises ferment leur porte, de plus en plus de familles se retrouvent à la rue, de plus en plus de personnes n’arrivent plus à subvenir à leurs besoins y compris les salariés du fait d’une politique des salaires anti économique et d’une dévalorisation sans contrepartie de la monnaie nationale.

Cet état de fait insoutenable est avant tout, la conséquence d’un système politique bâti sur l’exclusion et la répression. Exclusion des organisations patronales non caporalisées, exclusion et répression des syndicats autonomes, exclusion ou marginalisation de l’élite universitaire, exclusion de la jeunesse au profit d’une gérontocratie tentaculaire, exclusion de la femme par la codification de son infériorité juridique, exclusion et marginalisation de régions entières du pays de la redistribution équitable de la richesse nationale.

Chers amis

La dégradation avancée des conditions de vie dans le Sud de notre pays ne témoigne pas simplement d’un déséquilibre intolérable entretenu par un pouvoir plus soucieux de ses équilibres internes ; elle signe le mépris à l’égard de ces populations et l’irresponsabilité alors que les dirigeants de la révolution nationale ont courageusement choisi de prolonger la lutte armée dans d’effroyables conditions pour ne pas céder au chantage de la France coloniale dans ses visées sur ces territoires.

Comme tous les algériens, les citoyens du Sud ont droit au travail, au développement économique et au progrès social. Ils ont aussi besoin d’infrastructures adéquates pour l’éducation, l’activité culturelle, les loisirs… ils ont aussi droit à la sauvegarde et à la promotion de leur identité régionale dans le cadre des lois de la république. Les promesses des officiels et les annonces sans lendemains ne font que pousser ces populations dans les eaux des populismes et des extrémismes. Il y a lieu d’instaurer un système de péréquation dans la dépense publique dans tous les domaines et qui privilégie transitoirement les rattrapages nécessaires. Je voulais rappeler cette injustice dans cette rencontre devant des syndicalistes, des militants associatifs, des universitaires, des citoyens soucieux de l’avenir de l’Algérie. C’est aussi l’occasion pour moi de rendre hommage aux militants qui se battent sur le terrain au prix de sacrifices et parfois de dénuement devant la machine répressive du régime.

Pour le RCD, cet avenir auquel aspirent toutes les composantes de notre peuple, ne peut être garanti que par une économie de production, une économie de croissance dans le cadre d’un système démocratique où les dirigeants sont l’émanation de scrutins libres.  Dans un tel système, l’Etat encourage la représentation syndicale et patronale en vue de la recherche d’une valorisation adéquate de la force de travail, de la promotion des droits de chacun, de l’accumulation économique et de la stabilité.

C’est ainsi que la crise financière ne se règle point par l’impression de billets de banque d’autant que la rente a largement perverti l’économie nationale et que le discrédit de l’Etat empêche les acteurs (publics et privés) d’inscrire dans une vision de moyen ou long termes. La croissance économique, aussi,  ne se décrète pas par des annonces faites dans le cadre des tripartites où le pouvoir se parle à lui-même du fait de l’exclusion des véritables acteurs économiques et sociaux. Ces annonces de conjonctures sont d’ailleurs vite remisées ou contrées par les dirigeants eux-mêmes.

Chers amis

Je vais être probablement sévère avec les acteurs qui se battent -et ils existent heureusement- pour l’intérêt général- ; pour parler de croissance économique, il faut déjà avoir une économie, c’est-à-dire respecter quelques fondements de la théorie économique. Je veux dire que la croissance économique se prépare par la transparence dans la situation des finances publiques en rendant publique l’état réel des entreprises publiques. Elle se prépare aussi par l’arbitrage transparent dans l’allocation des ressources, par la promotion de conditions qui encouragent les créateurs d’emplois et de richesses au lieu du recours aux dopages en tout genre qu’on  abandonne sans aucun bilan. La croissance économique se gagne en mobilisant toutes les ressources disponibles pour combattre le chômage par des instruments économiques pérennes aux lieu et place de mesures administratives couteuses et improductives. La croissance économique se gagne aussi par une formation de qualité et cela passe par la revalorisation du montant de l’allocation scolaire, des bourses d’étudiants, des salaires des enseignants et aussi du salaire national minimum garanti (SNMG) pour le porter à un niveau décent.

Aujourd’hui, le pays paie près de 20 ans de tergiversations politiques du pouvoir à engager des réformes sur des dossiers essentiels qui bloquent le développement. La confection d’un code du travail qui promeut les droits et garanti les équilibres est une urgence contrairement aux affirmations des Exécutifs successifs qui ont mis le  projet en veilleuse. Ce texte élaboré par une commission mise en place depuis 2005 semble être le reflet d’une conjoncture marquée par la prééminence d’organisations patronales. Son rejet par les syndicats autonomes et des structures de base de l’UGTA malgré l’implication de la direction de l’ex syndicat unique est un fait. Rendu public en 2014, la nouvelle conjoncture économique est peut-être moins favorable pour ses véritables promoteurs. Une chose est sure, la réforme du droit du travail doit être précédée par un travail préparatoire associant tous les partenaires sociaux sans exclusion et non avec seulement les syndicats et patronats caporalisés. Le contraire signifie une absence de volonté politique pour instaurer des cadres crédibles dans lesquels les conflits se règlent par la négociation et la médiation. C’est le rôle d’un Etat responsable de réunir les conditions de l’avènement d’un consensus au lieu de privilégier de simples rapports de force conjoncturels pour passer à la hussarde.

Chers amis,

La rencontre d’aujourd’hui est d’abord un lieu d’échange, de réflexion et de débat entre acteurs en relation avec le monde du travail. Dans cette introduction je n’ai pas mentionné l’importance de la protection sociale pour les travailleurs, leurs familles et l’harmonie sociale en général, les travaux de cette journée ne manqueront certainement pas d’aborder cet important volet. Dans le même ordre, il faudra aussi intégrer une tendance lourde dans le monde du travail, je veux parler de l’économie informelle (travail au noir). Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), rendu public en avril 2018 « deux milliards de personnes soit 61% de la population active dans le monde occupent un emploi informel, la plupart d’entre eux dans les pays émergents et les pays en développement. La majorité d’entre eux sont privés de protection sociale, de droits au travail et de conditions de travail décentes.

Nos invités qui ont tous une expérience dans le domaine de la réflexion et de la pédagogie de par leurs parcours dans l’enseignement et la recherche universitaires, leur production intellectuelle et leur analyse du monde du travail nous éclairerons surement sur ce dossier du droit du travail et son importance dans la vie économique et sociale. Les leaders syndicaux présents vont eux aussi nous entretenir de leur expérience, et de leur vision.

Je demeure convaincu que le débat sans exclusion est le moyen le plus adéquat pour faire face à nos problèmes. C’est d’autant plus vrai dans un domaine où les intérêts sont souvent contradictoires mais nécessitent néanmoins la recherche de terrains d’entente pour la survie de tous.

Je vous remercie et souhaite plein succès à vos travaux

Zeralda, le O8 septembre 2018

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